Par Nicolas Valains
Avril 2020

Frédéric et Catherine Sofia composent un duo d’artistes contemporains basé à Paris. Leur séparation en 2013 marque un tournant dans leur oeuvre, qui est désormais celle d’un binôme de créateurs et non plus d’un couple.
Leur volonté de rendre compte d’une vision du monde où l’emportent aliénation et rapports de domination n’en est devenue que plus explicite ; ainsi leur travail, formalisant une esthétique de la tension et de la dualité, semble porter une sorte de deuil de la séduction, dont les mécanismes sousjacents se trouveraient dévoyés en un constant et subtil rapport de force (humain/animal, masculin/féminin, producteur/consommateur).
Empreintes d’élégance autant que d’âpreté, les oeuvres qui en découlent pourraient bien être les protagonistes de ce jeu paradoxal, qui ausculte et décode l’ambivalence des liens noués par les humains avec leur environnement : des objets figuratifs hybrides, aux frontières de l’art et du design, en lisière du kitsch et du « faux naïf ». Se revendiquant des « sémionautes »  définis par Nicolas Bourriaud comme « inventeurs d’itinéraires à l’intérieur d’un paysage de signes […] dont les oeuvres produisent ou matérialisent des parcours singuliers », Frédéric et Catherine Sofia reconfigurent les totems de la civilisation consumériste pour mieux en figer les féroces ambiguïtés, et se positionnent ainsi à la croisée des catégories et des identités en multipliant les niveaux de lecture comme les références.
Entre commentaire culturel, minimalisme pop et emprunts aux arts premiers, leurs créations font écho tant aux ruminations caricaturales mi-émerveillées mi-grinçantes de Saul Steinberg qu’aux associations caustiques et chatoyantes des displays d’Haïm Steinbach, aux claustrations acidulées et décoratives de Peter Halley qu’aux mutants bio-chimiques et fluorescents de Tetsumi Kudo.

Par Julian Spalding
Art curator et écrivain
Avril 2020

Notre histoire est tissée d’épisodes de grandes frayeurs. La peur est présente tout au long. Guerres et épidémies ont toujours menacé nos vies et notre avenir. Puis, la modernité a isolé nos vies des peines, des douleurs, et même de la mort. Aujourd’hui, même les convois funèbres n’arrivent plus à ralentir la circulation ni notre insatiable voracité. Mais soudain, tout s’est arrêté et nous avons eu peur de sortir, de mourir. La vie est redevenue une affaire grave. De même l’art peut redevenir sérieux, car l’art, dès lors qu’il se distingue du simple divertissement, est fondamentalement une affaire sérieuse. C’est ce côté obscur qu’explore FC Sofia : l’obscurité où se terrent les peurs qui demeurent au cœur même de l’art d’aujourd’hui.

C’est ce dont leur travail, entrepris bien avant le Covid-19, témoigne. Leur partenariat artistique remonte à 2007. Ils ont réuni leurs immenses compétences et leurs savoir-faire acquis dans l’exigeant monde professionnel du design. Leur expertise gouverne chacune de leurs réalisations. Justesse et netteté sont leur marque de fabrique. Chaque image, chaque objet sont impeccablement réalisés avec une finition d’une remarquable précision. Mais il ne s’agit pas de polir pour le plaisir de polir : leur éclat recouvre toujours une pensée plus noire. C’est ce qui fait la force de ces œuvres. Ce sont des visions immaculées d’esprits du passé dont émane une certaine sauvagerie et qui viennent visiter notre époque.

C’est le monde de l’hyper technicité moderne qui les inspire et les anime : le packaging et la forme d’une boîte de pilules, l’exacte précision d’un jouet sexuel, l’impeccable surface métallique d’une carrosserie. Mais ce qu’ils recherchent réellement à travers celui-ci est autre : ces sentiments qui, plus ou moins consciemment, persistent en chacun de nous dans un monde aseptisé et digital. Rapprochement complexe, qui explique pourquoi leurs œuvres résonnent tant en nous, tout en nous mettant au défi de les cataloguer : ni pop ni conceptuelles, pas même des sculptures au sens commun du terme, elles explorent la fissure entre les formes, la brèche dans le glamour de notre temps.

Leur œuvre est contemporaine dans le sens où elle se rapproche, à un certain niveau, de la culture populaire : on la dirait directement sortie de la publicité et des films d’animation, notamment ceux où humains et animaux échangent leurs rôles. Ils semblent rendre hommage au monde doucereux et sentimental du « balloon dog » de Jeff Koons ou des parcs Disney si éloignés à leur création du vif mais acerbe personnage du Mickey Mouse d’Ub Iwerks. L’oeuvre de FC Sofia est à la fois sucrée et amère.

Leur travail est conceptuel dans le sens où tout art est conceptuel ; il n’y a pas d’art sans pensée. A ceci près qu’il s’agit ici de créations et non de simples illustrations d’une pensée préconçue. « Si l’on sait exactement ce qu’on va faire, à quoi bon le faire ? », disait Picasso. FC Sofia laisse idées et sensations surgir au fil du travail. Il est moins facile de mettre sur un tel processus des mots que des images, que l’on pourrait situer entre rêve et cauchemar. Les œuvres de FC Sofia peuvent d’ailleurs facilement passer de façon inquiétante et instantanée de l’un à l’autre, du ravissement à l’effroi.

La noirceur qui est en eux fait leur force. Le noir de la fente des yeux des personnages nous surveille mais nous interdit de les voir ; le noir de leur orifice buccal nous aspire, mais ne nous parle pas : partout Big Brother sous forme de souris, de lapin ou de chat – scrutateur mais non scruté. Si le Covid-19 avait un visage, on pourrait en voir la préfiguration dans cette œuvre parmi les plus récentes de FC SOFIA, une figure rose et tubéreuse aux yeux retors, affublé d’antennes de polichinelle et d’un petit col en dentelle. Il semble nous défier, vivre avec détermination sa propre vie et évoluer en survivant à tous nos assauts cliniques, chimiques, génétiques avec une seule ambition : se nourrir de nous.

Les masques et les visages de FC Sofia dressés sur leurs socles sont les esprits de notre temps, des versions modernisées des visages mi humains, mi animaux que nos ancêtres, il y a des siècles, exhumaient exceptionnellement de leurs lieux secrets en de rares moments de peur collective afin de les implorer à exorciser les forces diaboliques qui les obsédaient. Ainsi FC Sofia trouve sa place dans les Musées de l’homme du monde entier, dans les sections qui traitent des frayeurs d’hier et d’aujourd’hui. Leur constante recherche, d’une intense et croissante introspection, en fait, sans conteste, de réels artistes inscrits dans notre temps.

By Nicolas Valains
April 2020

Frédéric and Catherine Sofia are a Paris-based duo of contemporary artists. Their separation in 2013 has proven to be a turning point in their artwork, which is now that of a creative pair rather than a couple.
Thus, their common will to account for a worldview dominated by alienation and power relationship has become more explicit ; that’s why their work, while formalizing an aesthetic of tension and duality, also appears as if it was grieving for the whole idea of seduction, which underlying mechanisms would have been diverted to a steady and subtle balance of power -between humans and animals, men and women, producers and consumers…
Exuding as much elegance as bitterness, the resultant pieces could be seen as protagonists of this paradoxical game, examining and unraveling the ambivalence of the links established by humans with their environment : hybrid figurative objects stretching the boundaries of art and design and edging kitsch together with « faux naïf ». Laying claim to the
« semionauts » (etymologically « signsailors ») defined by Nicolas Bourriaud as « inventors of pathways through a landscape of signs […] whose works produce or materialize singular journeys », Frédéric and Catherine Sofia reconfigure the totems of our consumerist civilization so as to better fix their fierce ambiguity. They therefore situate themselves at the crossroads of types and identities by multiplying levels of interpretation as well as references.
Wavering between cultural commentary, pop minimalism and borrowing from primitive arts, FC Sofia’s creations echo both Saul Steinberg’s half-enchanted half-wry caricatural ruminations, Haim Steinbach’s gleaming though caustic display shelves, Peter Halley’s tangy, decorative confinements and Tetsumi Kudo’s bio-chemical and fluorescent mutants.

By Julian Spalding
Art curator and writer
April 2020

Our history is threaded-through with fear. Plagues were either on us or just over the horizon. So were wars. But in modern times, our lives have become increasingly cushioned against pain and even death. Today nothing, not even funerals are allowed to slow the modern go-get. But now, suddenly, everything has stopped, and we’re afraid to go out. Life has become serious once more. This means we can have real art again, for real art, as distinct from mere entertainment, is always serious at its core. That’s the darkness FC Sofia has been excavating: the darkness of fear that lies in the heart of art in our times.

They’ve been doing it for some time, long before the Covid-19 scare. They formed their artistic partnership in 2007, bringing together their considerable, separate skills in the exacting, professional world of design. This expertise governs every work they make. Immaculateness is their hallmark. Each image has to be perfectly realised and precisely finished. This discipline is never gloss for its own sake, a polish on nothingness. It is always a gleam on a darker feeling, which is one reason why these works are so strong. They are immaculate conceptions of ancient, wild spirits reborn in our times.

Modern technical production, the packaging and shape of a pill, the precise modelling of a sex tool and the perfect, metallic surface of a car, is the world these artists live in and emulate. But what they are really about is something different: the undercurrent of personal, individual feelings in our clinical, digital world. This is a complex brew, which is why these works of art are so resonant, challenging and difficult to pigeonhole. They are not pop, or conceptual, nor even sculpture in the usual sense, but explore the fissure between forms, the crack in the glamour of our age.

These works are contemporary in that they exist, on one level, entirely within popular culture; they look as though they’ve leapt straight from advertisements and animations, particularly those in which people and pets switch roles. And they pay lip service to the slick, sentimental art of our times found in Jeff Koons’ balloon dogs and Disney’s theme parks, created long after the acerbic brilliance of Ub Iwerks’ original Mickey Mouse. F C Sofia’s art is bitter and sweet.

Their works are conceptual in the sense that all art is; you can’t have art without thought. But they are creations, not merely illustrations of pre-conceptions. As Picasso said, ‘if I knew what I was going to do today, why would I do it?’ FC Sofia discover ideas and feelings as they work. These sensations cannot easily be put into words but they can be seen as clearly as images in a dream or nightmare. And these works can flip between the two alarmingly, delight one minute and scare the next.

It’s the blackness in them that makes them work. The blackness in the slits for eyes that survey you but don’t let you see them; the blackness in the holes for mouths that suck you in but don’t speak to you: Big Brother as a Mouse, a Bunny or a Cat – everywhere watching us but not observed himself. If Covid-19 has a face it could have been prefigured in the bright pink, bulbous, slit-eyed head with its jiggling, jingling ears, black choker and little lace frill collar in the latest FC Sofia set, mocking us as it evolves its new life to survive our latest onslaught of clinical, chemical, genetic engineering, with one sole ambition: to feed off us.

FC Sofia’s masks and their heads on sticks are the spirit-beings of our age, up-dated versions of those faces, part-beast, part-human, that our tribal ancestors made, centuries ago, to be brought out of jungles and caves and shown only in those rare times of collective fear so that their power could dispel the evil forces that beset them. F C Sofia’s sets need to be seen in Museums of Mankind, in displays showing the history of social fears, from France to America to Japan, because they update this theme and manifest our fears today. And new developments in their work, increasingly intense, haunting abstractions, indicate that this is just the start of their insightful explorations. They rank among the true artists of our times.